Portraits

Ces femmes qui font des métiers d'homme : Émeline Bocktaël, dompteuse de 38 tonnes

Publié le 06/08/2011 à 05h12

Féminine en diable, et féministe à sa manière, cette jeune femme de 27 ans a réalisé son rêve de petite fille en devenant chauffeuse (pardon, conductrice) poids lourds. Originaire de Montigny-en-Ostrevent, cette solitaire de toujours a su se faire adopter et respecter dans un milieu macho tout en biscoteaux. Sans renier une once de sa féminité.

Ces femmes qui font des métiers d'homme : Émeline Bocktaël, dompteuse de 38 tonnes
Féminine en diable, et féministe à sa manière, cette jeune femme de 27 ans a réalisé son rêve de petite fille en devenant chauffeuse (pardon, conductrice) poids lourds. Originaire de Montigny-en-Ostrevent, cette solitaire de toujours a su se faire adopter et respecter dans un milieu macho tout en biscoteaux. Sans renier une once de sa féminité.

« Femme au volant, mort au tournant ! » Des blagues calibre 38 tonnes de la sorte, elle en a plein sa remorque, Émeline. C'est d'ailleurs contre l'avis général que cette blonde sportive au sourire désarmant a choisi ce métier. Ses parents y étaient hostiles, ses copains se moquaient de sa lubie si peu féminine. Émeline, elle, se marre : « On me prenait pour une folle, on me disait que c'était un métier d'homme, beaucoup trop dangereux pour moi, que j'allais me faire attaquer. Et ça continue ! »

Il n'en fallait pas plus pour titiller la détermination XXL de la demoiselle. Qui, pour faire plaisir, a fait mine de rentrer dans le rang. A passé un BEP secrétariat. S'est ennuyée ferme dans un cabinet médical, puis dans une mairie. Aujourd'hui, c'est si loin. En baggy sans chichis et petit haut sexy, elle savoure son rêve de toujours. Chez Hefitrans, société de transport installée dans la zone du Château de Carvin (dont le patron est une patronne), elle est la seule femme au volant d'un bahut. Singularité supplémentaire, Émeline roule de nuit. De 18h à 5h du mat', au volant de son 38 tonnes, elle va de Carvin à Reims, puis de Reims à Compiègne. 455 km, du lundi au samedi.

Rester vigilante, être à l'affût du danger, et tout ça la nuit, elle adore ! « Je passe par la forêt de Compiègne, je vois dans mes phares des sangliers, des biches... c'est génial ! » Tout n'est pas rose pour autant. Pas forcément tendre avec les nanas, le milieu routier, même si elle en a vite compris les rouages, et a su composer avec. Elle en a bavé lorsque la moindre de ses manoeuvres, chacune de ses mises à quai était scrutées à la loupe. « Bizarrement, quand je me mettais à quai, il y avait toujours plein de mecs à regarder ».

De cette impression d'être testée en permanence, elle a nourri un solide goût du défi. « C'est vrai que dès que je loupais une manoeuvre, il y avait des réflexions, se souvient-elle. Ça m'a vexée au début, j'ai piqué quelques crises de nerfs, et appris à ne jamais baisser la tête. Franchement, maintenant, la mise à quai, je la fais aussi vite que les mecs . »

« J'ai appris à me débrouiller toute seule »

Voilà une femme dans une jungle d'hommes, sachant jouer avec les codes de la féminité et capable de donner du fil à retordre à des machos très fiers de l'être. À tel enseigne qu'on ne naît pas conductrice poids lourds, on le devient.... « Je rigole, je me mêle à eux. j'en dis autant qu'eux sinon on est rabaissé ! Mais on sent que les mentalités changent un peu.

les jeunes générations sont plus tolérantes vis-à-vis des femmes. » La belle dit aussi que lorsqu'elle a une manoeuvre délicate à effectuer, elle use (mais sans abuser) de son sourire. Un petit jeu dont personne n'est dupe. « Si j'étais grosse, on me laisserait bien me débrouiller toute seule », dit cette solitaire qui, à la fois, apprécie peu la compagnie des femmes, dont elle supporte mal « le côté pipelette », et se revendique d'un certain féminisme. Au fait, les « autres » hommes dans tout ça ? Tout compte fait, elle sait s'en passer. « J'ai appris à me débrouiller toute seule, et à faire ce qu'un homme est supposé savoir faire. Quand il y a une petite panne sur mon camion, je sais la réparer. Chez moi, je fais des travaux : je sais carreler, abattre un mur... » Au hit parade de ses priorités du moment, il y a « mon boulot, et ma maison où je fais des travaux le week-end. » Sans compter le sport, son oxygène, qui fait qu'une fois rentrée chez elle, après une courte nuit de trois heures, l'ébouriffante Émeline va faire une séance de musculation.

De cette vie privée qui semble entre parenthèses, la jeune femme ne souffre pas. Pour rien au monde, elle ne changerait de boulot. Et puis, d'expérience, elle sait qu'un petit copain capable d'accepter la vie qu'elle mène, les horaires décalés, l'ambiance routier, ça ne court pas les aires de repos. En septembre, Émeline partira en vacances à Hawaï. Sans son camion, mais seule. Et à voir la taille de son sourire, on sent que c'est très bien comme ça. •

La Voix pour les Femmes