À la mi-octobre, Alexandre Lambert s'est fendu d'un courrier au recteur d'académie : « Je me permets de vous contacter pour demander la révision de la note de mon épouse afin qu'elle puisse obtenir une retraite juste, non amputée par sa grossesse. (...) Je vous supplie de bien vouloir réexaminer son (dossier). Dans le cas où vous ne pourriez rien faire, j'entamerais une grève de la faim le 9 novembre prochain. » Le 9 novembre, c'est demain, et l'avertissement adressé à Marie-Jeanne Philippe sans nuance : « Je suis désolé de devoir en arriver là. Je pensais qu'une solution juste et surtout humaine serait trouvée avant. J'ai conscience de vous poser un problème mais vos services ne me laissent plus le choix. Madame le recteur, je suis prêt à mourir pour que mes enfants puissent bénéficier de la pension de leur maman. » Sa courbe de poids et des photos de lui affichées sur une vitrine de la rue de Lille témoigneront quotidiennement de son combat singulier contre l'administration désincarnée.
Comment en vient-on à une telle extrémité ? Pour tenter de comprendre, il faut remonter à l'origine du contentieux. À ce retard d'avancement subi en 2004-2005 par sa femme, Fabienne Lambert, alors qu'elle attendait des jumeaux. Sa note de 38/40 avait été reconduite pour la troisième fois en dépit d'un usage voulant que, dans la fonction publique, le congé maternité n'entrave pas la progression de carrière des femmes. « J'aurais dû contester la note dans les deux mois, ce que je n'ai pas fait. » Et Fabienne Lambert n'envisageait surtout pas la suite. Cette retraite anticipée qu'elle a demandée du fait de sa sixième grossesse, et ce neuvième échelon qu'elle n'a pu obtenir pour un dixième de point. Soixante euros en moins chaque mois et le sentiment diffus de ne pas être entendue. « Quand une erreur est commise, on fait en sorte de ne pas la réparer. » Au rectorat, on se défend vigoureusement d'avoir sciemment bridé la carrière de Mme Lambert.
« La note de 38 qu'elle a obtenue en 2004-2005 était dans la moyenne académique de son échelon, explique Marc Gosselin, directeur de cabinet du recteur. La fonction publique n'est pas régie par des us et coutumes mais par des barèmes. L'augmentation automatique des notes, ça n'existe pas. On ne comprend pas pourquoi M me Lambert veut revenir en arrière. En 2007 par exemple, elle avait su faire une requête en révision pour contester sa note. » La prof d'anglais retraitée promet qu'elle ira « au bout ». Ce n'est pas tant un combat pour l'argent dans lequel elle s'est lancée que pour l'égalité des sexes. « Les femmes ne devraient pas être limitées dans leur carrière sous prétexte qu'elles ont pris un congé maternité.
» Ce qu'elle dénonce aujourd'hui, ce sont « des pratiques discriminatoires d'un autre temps ». Le rectorat est resté inflexible, droit dans ses bottes malgré les pressions exercées de toutes parts. Fabienne Lambert a multiplié les courriers aux personnalités politiques, et lancé une pétition individuelle qu'elle fait signer dès qu'elle le peut devant l'entrée de son ancien lycée. Demain, un nouveau cap sera franchi sitôt que son mari, dont l'état de santé est déjà précaire, cessera de s'alimenter.